«Denis Gagnon : un designer au musée» par Nathalie Petrowski, La Presse

« La première fois que j’ai entendu parler de Denis Gagnon, c’était à la Semaine de la mode de Montréal au printemps 2009. Les coulisses du marché Bonsecours bruissaient de son nom à chaque kiosque. Innocemment, j’avais demandé: Denis qui? C’est le designer le plus flyé et le plus créatif à Montréal, m’avait-on répondu. Et si je ne le connaissais pas, c’est qu’il avait longtemps séjourné au Maroc.

Quand j’ai vu Gagnon arriver avec ses lunettes noires surdimensionnées, j’ai immédiatement pensé à Yves Saint Laurent. Pour le look, mais aussi pour le Maroc où Saint Laurent a fini ses jours. J’en ai conclu sans doute un peu trop rapidement que le designer d’Alma essayait d’être la réincarnation québécoise de Saint Laurent. Erreur.

«Saint Laurent, c’est pas de ma génération ni de mon époque, avance timidement le designer de 48 ans. Je veux dire, je trouve ça bien, ce qu’il a fait, mais si on parle d’influence et d’inspiration, le premier designer pour qui j’ai fait wow! c’est Jean Paul Gaultier.»

Notre entretien a lieu dans un atrium inondé de lumière au septième étage de l’hôtel Place d’Armes. Sous ses éternelles lunettes «volées» à Renata Morales, Gagnon porte ses cheveux remontés en toque. Il porte aussi un blouson et des espadrilles Rick Owens, un designer californien avec de longs cheveux noirs et des tatouages plein les bras, qu’il affectionne particulièrement. Il parle de sa voix douce et fluette, cherche souvent ses mots, ne trouve pas toujours le bon et met cela sur le compte d’une dyslexie, réelle ou imaginaire. De tous les designers québécois, il est un des plus créatifs. Il ne dessine rien, préférant mouler de ses mains chaque pièce de vêtement. Sa créativité proche de la théâtralité est telle que longtemps, il n’est tout simplement pas arrivé à vendre ses vêtements.

Besoin d’une expo

Les médias ont souvent fait état de la simplicité, de la timidité et de la modestie de Denis Gagnon. Simplicité, je veux bien. Timidité aussi. Quant à la modestie, elle m’apparaît un brin paradoxale. Les vêtements flamboyants qu’il dessinait au début de sa carrière n’avaient rien de modeste. Ses ambitions non plus. Et si Gagnon a mis seulement 10 ans à devenir le premier designer québécois et canadien à entrer au Musée des beaux-arts, ce n’est certainement pas parce qu’il est modeste, d’autant plus que c’est son idée à lui. «C’est vrai, plaide-t-il. En voyant mes 10 ans de carrière approcher, je me suis dit qu’il me fallait une expo au musée. Ça me prenait ça.»

Ce qui, pour certains, semblait n’être qu’une lubie a commencé à prendre forme lorsque Nathalie Bondil est venue frapper à sa porte. La directrice du MBAM voulait une robe signée par un designer québécois. Gagnon lui a confectionné une robe en soie et organza. Entre eux, ç’a cliqué immédiatement. La directrice l’a invité à l’expo Yves Saint Laurent, lui a présenté Stéphane Aquin, conservateur de l’art contemporain au Musée et, de fil en aiguille, un projet d’expo solo est né. Dire qu’il y a 10 ans, Gagnon crevait de faim et s’abîmait les mains et les yeux à tout confectionner tout seul dans un sous-sol miteux. Aujourd’hui, ce fameux sous-sol immortalisé par le documentaire Je m’appelle Denis Gagnon (qui fera l’objet d’une présentation spéciale au MBAM le 19 octobre) lui sert encore de laboratoire et d’atelier. «Mais plus pour très longtemps, précise Denis Gagnon, parce que ça fait trop loser et que j’ai envie de monter d’un étage, au sens propre comme au sens figuré.»

Ce fameux documentaire réalisé en 2008 par Khoa Lê, un étudiant en cinéma qui avait déjà travaillé pour Gagnon, suit le designer de son sous-sol près du Centre Bell jusque chez sa mère à Alma, recueillant ses confidences et ses trop nombreuses angoisses. Gagnon ne renie pas le film, mais affirme qu’il lui a fait l’effet d’une thérapie et qu’en voyant son côté noir et négatif à l’oeuvre, il a décidé de s’en débarrasser à jamais.

L’éveil de la bête créatrice

Né le 5 avril 1962 à Alma au Lac-Saint-Jean, Denis Gagnon est le cadet de trois enfants. Sa mère a toujours fait des travaux de couture entre deux ménages. Son père était bûcheron, puis infirmier, devenu invalide alors que le designer avait 9 ans, qu’il jouait avec les Barbie de sa soeur et s’habillait avec les vêtements de sa mère. «J’ai été très gai très tôt. À la polyvalente, on s’est tous reconnus en tant que gais et on a formé une sorte de club des rejetés.» Après deux ans en arts plastiques au cégep d’Alma, Gagnon déménage à Montréal. Refusé au cégep du Vieux Montréal, il gagne sa vie comme préposé aux bénéficiaires «jusqu’au jour où j’ai mis un patient dans son lit avec un fauteuil roulant et compris que je n’étais pas à ma place.»

Après des études de modiste au Collège LaSalle, Gagnon est repêché par le théâtre et fait de la confection de costumes pour François Barbeau et Mérédith Caron. Puis en 1992, il obtient un poste de prof dans une école de mode au Maroc où il reste trois ans sans remettre les pieds au Québec. «Encore à ce moment-là, je n’envisageais pas mon avenir comme designer. Je me voyais coupeur et confectionneur pour les créations des autres.»

Pourtant, à son retour du Maroc, quand le designer Iso l’invite à un défilé puis à travailler avec lui, la bête créatrice se réveille. «Au bout de quelques mois, on s’est pris la tête et on a compris qu’on ne pouvait pas être deux créateurs dans le même atelier. Je suis parti de mon côté. J’étais attiré par le vêtement pour femmes, mais mon insécurité me faisait hésiter. J’ai donc d’abord dessiné pour les hommes, mais des affaires un peu sadomaso.»

Quelques années plus tard, Gagnon fait le saut chez les femmes, ouvre une boutique boulevard Saint-Laurent (fermée par la suite), conçoit une collection de sacs et de ceintures pour le fabricant Fullum & Holt, se lie d’amitié avec Guy Laliberté qu’il habille de pied en cap, et travaille avec acharnement pour faire son nom et sa marque.

Son dur labeur a porté ses fruits. Il y a trois ans, 500 personnes ont fait la file pour voir son défilé à l’entrepôt de Fullum & Holt et l’an dernier, les gens ont payé 25 $ pour pouvoir assister à son défilé de 15 minutes. Son détournement de la fermeture éclair qui, sous ses mains, a quitté l’utilitaire pour devenir décoratif, grâce à une première robe dessinée pour une échassière du Cirque du Soleil, lui a valu une pluie de compliments (mérités) et un contrat de prêt-à-porter chez Bedo.

La cerise sur le sundae, c’est l’expo au MBAM dans laquelle une vingtaine de ses pièces se déploieront autour d’une pyramide scénographiée par l’architecte Gilles Saucier. Bref, après 10 ans à ramer, Denis Gagnon voit plus qu’une lumière au bout du tunnel. Il voit des étoiles et des projecteurs.

«Ça prend 10 ans pour se connaître, se trouver et développer quelque chose d’authentique et de personnel, dit-il. Maintenant, je ne veux pas être qu’un zip. Je veux oser, continuer à me surprendre et devenir le Guy Laliberté ou le Robert Lepage de la mode.»

Non seulement on lui souhaite, mais on ne doute pas qu’il y arrivera. »

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Denis Gagnon s’expose, au Musée des beaux-arts de Montréal, du 19 octobre 2010 au 13 février 2011.

 

Sources: http://www.lapresse.ca/arts/arts-visuels/201010/15/01-4332861-denis-gagnon-un-designer-au-musee.php

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